Des photos pour les parents : un peu, beaucoup ou pas du tout ?

De Caroline Leterme
Illustration : CERE asbl

Lors de nos rencontres, formations et discussions au sujet des technologies numériques avec les professionnel·les de l’enfance, un aspect revient régulièrement : la question des photos des enfants, en cours de journée et d’activités, pour publier et/ou transmettre aux parents. Cette pratique, autrefois ponctuelle et circonscrite à des évènements particuliers, est aujourd’hui devenue monnaie courante voire (ressentie comme) obligatoire pour les professionnel·les qui encadrent des enfants.

De fait, et de façon exponentielle à l’ère numérique,
« ça » communique de façon particulièrement intensive,
à tout moment et en tous lieux.
 
Renaud HÉTIER

 

Nous soulignons régulièrement, dans nos écrits et interventions, le phénomène de « rouleau compresseur » que représente l’utilisation des outils numériques.

À mesure où ceux-ci se perfectionnent, décuplant leurs possibilités en lien avec une hyperconnexion elle-même en croissance continue1Concernant les limites sans cesse repoussées des outils et connexions numériques, voir notre analyse : LETERME, Caroline, OVAERE, Caroline, 2025. « Limiter l’illimité ? L’insoutenable responsabilité éducative face aux technologies numériques ». CERE asbl [en ligne]. 5 décembre 2025. Disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/analyses/limiter-lillimite-linsoutenable-responsabilite-educative-face-aux-technologies-numeriques/, des habitudes sont massivement prises, sans réflexion préalable.

Ainsi, nous sommes désormais une immense majorité d’adultes à posséder un smartphone. Cédant à l’attrait de la nouveauté, à la facilité ou encore à l’enculturation numérique généralisée2Concernant cette dimension d’enculturation numérique, voir notamment nos études : LETERME, Caroline, 2024. Le jeune enfant dans la civilisation numérique. CERE asbl. Extrait disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/le-jeune-enfant-dans-la-civilisation-numerique-etude-2024/ LETERME, Caroline, 2025. Les numériques dans la petite enfance. Quelles responsabilités et quelles balises ? CERE asbl. Extrait disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/les-numeriques-dans-la-petite-enfance-etude-2025/, nous sommes nombreux·ses à utiliser les réseaux sociaux et à partager, peu ou prou, en mode public ou message privé, des photos ou vidéos par ces canaux.

Les chiffres que l’on peut trouver concernant l’utilisation de Wh*App sont éloquents pour illustrer l’importance prise par l’échange de messages instantanés.

Ainsi, en 2024, l’application « compt[ait] plus de 2,7 milliards d’utilisateurs et trait[ait] 100 milliards de messages quotidiens ». En outre, « 58 % des utilisateurs [l’]ouvrent plusieurs fois par jour, avec une fréquence de 23 à 25 connexions quotidiennes3https://www.emc-magazine.com/les-statistiques-de-whatsapp-en-2024.html [Consulté le 18 décembre 2025] ».
 

La banalisation du partage de photos

Parmi ces flux – que ce soit via cette application ou d’autres réseaux sociaux ou plateformes –, nous retrouvons ceux qui sont initiés par des professionnel·les ayant en charge un ou plusieurs enfant(s), à destination du ou des parent(s) afin de donner des nouvelles des enfants – la plupart du temps avec photos et/ou vidéos à l’appui.

Il peut s’agir de communications individualisées ou collectives (via un groupe, créé pour interagir avec un ensemble de parents ayant leur enfant dans la même section en crèche, dans la même classe, dans le même stage…).

De nombreux·ses professionnel·les rencontré·es ces dernières années soulignent à quel point la période Covid (2020-2021), qui a (ren)forcé le recours aux outils numériques, a représenté un point de bascule.

Depuis lors, différentes habitudes communicationnelles numériques ont été adoptées et il leur semble souvent difficile d’en changer ; d’autant que les attentes (implicites ou explicites) des parents de recevoir des nouvelles et des photos de leur(s) enfant(s) – en milieu scolaire ou autre – n’ont pas décru.
 

Quand les professionnel·les saturent

Il y a les professionnel·les qui se plient de bonne grâce à ce nouveau type de communication à destination des parents, sans (nécessairement) la remettre en cause.

Mais nous rencontrons aussi un nombre croissant de personnes qui, lorsque nous abordons le sujet et le mettons en réflexion, reconnaissent que cette pratique devenue courante n’est pas sans poser question. Certain·es vont jusqu’à confier qu’ils·elles saturent de cette charge supplémentaire dans leur travail.

Ils·elles partagent à ce sujet différentes observations, retombées et ressentis. Tout d’abord, le temps qu’ils·elles consacrent à la prise et l’envoi de photos est du temps pris sur l’activité, sur la vie de groupe, sur la relation à l’enfant ou aux enfants… Soit ce qui constitue l’essence de leur métier au contact avec les enfants.

Ensuite, ils·elles se plaignent de la charge mentale que cela représente : « il faut sans cesse penser à faire les photos et veiller à ce que tous les enfants soient dessus », confie une éducatrice en charge notamment de stages avec des enfants.

Une enseignante renchérit : « une enfant était absente lors de l’activité potager ; le lendemain, j’ai expressément pris une photo d’elle en train de semer une graine dans son pot pour qu’on la voie aussi sur les photos de l’activité… ».

Par ailleurs, ouvrir et alimenter en photos un groupe de type Wh*App implique toute une gestion qui n’est pas simple : « on dérive vite avec une multitude de réactions des parents, d’autres questions, des messages à pas d’heure… ».

En plus, « il faut veiller à ce que sur les photos, les enfants aient l’air d’aller bien… Or ce n’est pas ça la vraie vie ! On ressent vraiment l’injonction de notre société à l’épanouissement des enfants », observe une autre professionnelle.

Enfin, dans le même ordre d’idées, une responsable de séjours pour enfants témoigne que l’envoi systématique de photos génère aussi des inquiétudes chez les parents – « s’il n’y a pas de nouvelles sur le groupe, ou pas suffisamment de photos, ou que son enfant n’a pas l’air bien… » –, qui veulent alors davantage de nouvelles et être rassuré·es.
 

Interférences dans l’attention aux enfants

« On n’est pas contre les photos, mais c’est devenu complètement disproportionné… », résume finalement un professionnel.

De fait, comme le montrent les réflexions partagées ci-dessus, les adultes ne sont plus entièrement, suffisamment centré·es sur l’enfant et le groupe d’enfants, ce qui s’y passe et s’y vit, car ils·elles ont à s’acquitter d’une « mission » (plus ou moins tacite, selon différents cas de figures) pour les parents.

Sans compter que l’outil numérique – le plus souvent, le smartphone personnel des professionnel·les, ce qui n’est pas non plus sans poser question – entraîne à son tour la plupart du temps une série d’autres distractions pour l’adulte, via notifications, messages et autres applications qui apparaissent sur son écran.

Hétier note que

[c]’est bien des deux côtés de la chaîne de communication que l’expérience est densifiée : celle ou celui qui documente est accaparé par le souci de laisser des traces (interférant avec la possibilité de méditer, de contempler, ou d’entrer en relation avec qui se trouve sur place), celle ou celui qui reçoit sans cesse des messages qui s’ajoutent de l’extérieur à ses présentes activités4HÉTIER, 2025, p. 128..

Ce double phénomène de densification et d’accaparement explique la saturation ressentie par les professionnel·les, désormais chargé·es de documenter et rassembler des traces pour transmettre aux parents.

Or, leur mission éducative ne consiste pas à être reporter photographe, mais bien à… travailler avec les enfants, comme le rappelait un enseignant.

De plus, cette activité provoque, en même temps et insidieusement, une interférence quasiment permanente au niveau de leur attention aux enfants – générant alors ces situations où « l’écran fait écran à la relation », d’après l’expression d’Olivier Duris sur les technoférences5Au sujet des technoférences (l’interruption d’une relation entre deux ou plusieurs personnes à cause du recours à un outil numérique, singulièrement le smartphone, par l’une d’elles), voir notamment : LETERME, 2025, p. 92 et LETERME, 2024, p.38-40. ACHEROY, Christine, 2024. « Bébé cherche lien dans un monde connecté ». CERE asbl [en ligne]. 11 septembre 2024. Disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/bebe-cherche-lien-dans-monde-connecte/DURIS, Olivier, 2022. Quand l’écran « fait écran » à la relation parent-enfant. Yapaka. Temps d’arrêt n° 135. Octobre 2022. Disponible à l’adresse : https://www.yapaka.be/livre/livre-quand-lecran-fait-ecran-a-la-relation-parent-enfant .
 

Qu’en est-il de la vie personnelle de l’enfant ?

Comme l’explicite très bien Renaud Hétier,

[l]e partage à distance, en s’intensifiant et en se diversifiant, modifie la nature de l’absence et de la séparation. D’une part, celui qui reçoit des messages est constamment informé de ce que fait et dit autrui, d’autre part, l’expérience de cet autrui est transformée par son implication communicationnelle. Il ne s’agit plus seulement de raconter ou de montrer après-coup, en revisitant l’expérience par un travail de mémoire. À tout moment, le souci de documenter son expérience transforme celle-ci, tout un chacun devenant une sorte de reporter, collectant photos et vidéos, se projetant dans cette activité qui l’inscrit immédiatement, instant après instant, dans un ailleurs6HÉTIER, Renaud, 2025. Saturation. Un monde où il ne manque rien sinon l’essentiel. Paris, Presses Universitaires de France, p. 128..

Cela nous semble particulièrement souciant dans un contexte éducatif, car ces expériences et notions d’absence et de séparation font partie des apprentissages incontournables de l’enfance, dès le plus jeune âge.

« Raconter ou montrer après-coup » fait partie intégrante de ce processus et implique une série d’aspects développementaux – au niveau du langage, de la mémoire, de l’imagination, de la prise de conscience et l’expression de son vécu…

Cela sollicite et développe aussi diverses aptitudes intrinsèquement humaines comme la curiosité envers l’autre, le dialogue, l’empathie et l’émerveillement partagés…

Toutes ces dimensions risquent de se voir moins sollicitées si les parents reçoivent régulièrement des nouvelles de l’enfant avant que celui·celle-ci ne les retrouve en fin d’activité, de journée ou de séjour.

Ceci est d’autant plus flagrant lorsque la communication se fait par photos, qui en tant qu’images (et à la différence d’un texte écrit) ont un pouvoir narratif plus immédiat, direct et presque total. Quelle place reste-t-il alors encore à l’enfant, ses propres ressentis et souvenirs, lorsque le parent a déjà « tout vu » grâce aux photos ou vidéos qu’il·elle aura reçues ?

Ces quelques questions indiquent le risque, pour l’enfant, de dépossession de ses propres expériences vécues dans sa vie sociale, en dehors de la famille. Il importe que l’enfant reste celui·celle qui verbalise, raconte et choisit librement ce qu’il·elle souhaite rapporter à ses parents, dès le plus jeune âge, comme le démontre clairement la récente analyse de Christine Acheroy relative à la participation des jeunes enfants7ACHEROY, Christine, 2026. « La participation : quid des jeunes enfants ? ». CERE asbl [en ligne]. 12 mars 2026. Disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/la-participation-quid-des-jeunes-enfants/.

Rappelons aussi que la relation est tout à fait centrale dans l’acquisition du langage, car celui-ci se construit dans un dialogue attentif et régulier avec des personnes adultes8Voir notre analyse : FANIEL, Annick, LETERME, Caroline, 2022. « L’impact de la surexposition aux écrans sur le langage ». CERE asbl [en ligne]. 8 septembre 2022. Disponible à l’adresse : https://www.cere-asbl.be/publications/impact-ecrans-sur-enfants/.

De même, l’enfant a droit à une vie privée : à cet égard, la séparation entre ses temps de vie à l’école et à la maison (ou en dehors) est importante à préserver. Or, les photos viennent entraver ce droit à l’autonomie et au secret de l’enfant dans sa vie personnelle, comme le souligne une enseignante par cette réflexion : « c’est presque du voyeurisme : on va donner toutes les informations aux parents, même si l’enfant ne voulait pas les raconter…9Ces deux dernières réflexions sont issues de notre recherche sur la question des numériques dans cet enseignement de pédagogie Freinet. Voir : LETERME, Caroline, 2023. La question des numériques dans l’enseignement Freinet. Recherche dans l’enseignement primaire en Fédération Wallonie-Bruxelles. CERE asbl, mai 2023, p. 92. »

L’enfant doit aussi apprendre à s’autonomiser – et, pour les plus grand·es, à se responsabiliser – progressivement, que ce soit au niveau affectif, relationnel ou matériel et concret.

En éprouvant la confiance des adultes en ce processus de séparation lorsqu’il·elle se trouve à la crèche, à l’école ou en tout autre lieu d’activité extrascolaire, l’enfant pourra à son tour développer sa sécurité personnelle dans d’autres contextes et auprès d’autres personnes que ses seul·les parents.
 

Clarifier intentions et conditions de la prise d’images

Il est donc important de réfléchir à cette question des photos d’enfants lors de leurs activités scolaires ou extra-scolaires, et de leur envoi aux parents.

Tout d’abord paraît-il utile de clarifier, dans les structures collectives, qui prend l’initiative, qui décide des prises d’images et de leur partage : le ou la professionnel·le, individuellement, ou la structure ? Qu’en est-il de la place et de la participation des enfants dans ce processus ?

Puis, on peut imaginer que les équipes de travail réfléchissent ensemble cette question, en pensant quand et pourquoi des photos seraient prises. Et d’interroger, si besoin, le « pourquoi » : par exemple, si c’est « pour rassurer les parents », est-ce vraiment une bonne stratégie ? En existe-t-il d’autres ?

Un autre aspect important est la place faite à l’avis de l’enfant concernant les photos qui sont prises et partagées.

Si ce sont effectivement les parents qui sont responsables du droit à l’image de leur enfant tant que celui·celle-ci est mineur·e – et à ce titre donnent ou refusent leur accord concernant la prise d’images de leur enfant ainsi que leur éventuelle publication10« La prise de toute image d’une personne mais également l’utilisation ultérieure de cette image requiert le consentement de la personne représentée. Ces deux consentements sont distincts l’un de l’autre et doivent donc être demandés séparément ». ONE, 20215. « L’usage des images en milieux d’accueil ». Flash Accueil 25. [Consulté le 23 février 2026]. Disponible à l’adresse: https://www.one.be/fileadmin/user_upload/siteone/PRO/Milieux_accueil/Flash_accueil/Guide-juridique/FA25-usage-image-ma.pdf –, n’est-il pas tout aussi important de solliciter l’accord de l’enfant qui est photographié·e ? N’est-ce pas à lui·elle, en premier lieu, de marquer explicitement son accord ou son désaccord (qui peut aussi varier d’un jour à l’autre) quant aux images qui seraient prises de sa personne ?

C’est en tout cas ce que nous plaidons, tant il nous semble essentiel – par respect du libre arbitre et de l’intimité de l’enfant – qu’il·elle soit la première personne consultée, en étant informée de son droit à refuser qu’on le·la prenne en images. Cela implique évidemment que l’adulte respecte tout refus éventuel de l’enfant.

De même, il serait judicieux que cette réflexion globale sur la prise d’images puisse être menée – à tout le moins partagée – avec les parents et les enfants. Qu’ils·elles puissent s’exprimer sur le sujet, mais aussi réfléchir à ce qui importe vraiment. Et ainsi peut-être, collectivement, redéfinir des espace-temps entièrement dédiés à ce qui se vit présentement, dans toute la spontanéité et l’éphémérité de l’enfance…

Car en définitive, ne s’agit-il pas – pour cette question de photos à destination des parents comme pour toute communication via les canaux numériques – de sortir de gestes devenus presque automatiques pour reconsidérer ce qui les motivent ?

Ne convient-il pas avant tout de garantir une qualité d’attention optimale aux enfants – et de mieux discerner l’intention placée dans les éventuelles photographies et leur partage ?

Car « l’attention que nous pouvons offrir n’est pas infinie », écrit la philosophe et artiste pluridisciplinaire Jenny Odell. Qui suggère de « réinsuffler à notre attention et nos communications toute l’intention qu’elles méritent11ODELL, Jenny, 2021. Pour une résistance oisive. Ne rien faire au XXIe siècle. Paris, éd. Dalva, p. 257-258. »…
 
 

Notes de bas de page

Date de publication :

24/03/2026

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